PARLER DE SOI, PARLER DES AUTRES, EN PARLER A QUELQU’UN, ENTRE OBJECTIVITE ET SUBJECTIVITE.
Selon Jean-Louis Le Grand, une histoire de vie ne saurait être une histoire ayant un statut immédiat d’objectivité, par rapport à un passé. C’est généralement le cas dans le cadre de l’entretien où il y a interaction réelle entre les deux personnes aux statuts différents ; où la production du narrateur est construite avec l’influence directe du présent et de l’interlocuteur.
Jean-Louis Le Grand définit une production interactive à plusieurs étages :
- le regard d’un présent sur le passé (un après-coup), une mémoire qui produit du sens, - ceci dans une interaction sociale datée entre une personne qui raconte, le narrateur du récit mettant en scène une mémoire qui raconte, et un interlocuteur, le narrataire, situé dans une attention institutionnelle très spécifique et placé dans une situation d’écoute, « représentation » placée idéalement sous le signe d’une certaine confiance, - il s’en suit un travail d’adaptation, de mise en forme par le passage d’une production orale à une production écrite ou d’images, (voire à plusieurs allers et retours oral/ écrit), - en fonction d’une destination préétablie et institutionnalisée qui donne lieu ou non à des suites.
Une des questions centrale pour le narrataire est d’accompagner le narrateur dans le passage de l’histoire comme récit et source orale à l’histoire comme processus de connaissances dans un souci de vérité. L’opposition objectivité/ subjectivité, souvent utilisée pour mesurer les tenants et les aboutissants d’une méthodologie scientifique, ne semble pas ici se poser dans les mêmes termes. L’entretien narratif propose une manière différente de s’engager sans pour autant que la logique scientifique sous tendue soit l’expression de l’objectivité, comme un objet en soi. A ce propos, Daniel BERTAUX fait remarquer aux observateurs des récits de vie que toutes subjectives soient leurs réputations, il est à noter que les données recueillies dans un entretien narratif sont plus objectives que celles collectées par les enquêtes classiques par questionnaire.
Si cette remarque semble être absolument fondé, devons-nous nous interroger sur la manière de recueillir de l’information ? Doit-elle se faire à l’aide d’un outil ou bien est-il préférable d’utiliser une démarche ?
Dans son ouvrage, « Faire de sa vie une histoire », Alex LAINE observe une opposition entre instrument (outil) et démarche lorsqu’il écrit :
« L’opposition entre instrument et démarche (ou entre outil et démarche) est souvent définie, en première et principale instance, comme ce qui sépare une pratique dont le but est extérieur à elle et une pratique qui est à elle-même sa propre fin. »
Il est préférable de penser les choses non pas de façon binaire mais sous le terme de la tension. Nous sommes ici en tension entre deux éléments. L’enjeu, s’il existe vraiment, est de savoir s’il est préférable d’utiliser l’un ou l’autre. Pour notre part, nous repérons d’un côté une première modalité de recueil (celui de l’instrument), comme étant au service de buts extérieurs à l’histoire de vie. Elle nous permet de préparer des personnes à la recherche d’un emploi, ou désireuse de conduire un projet. A l’opposé, nous avons affaire à une démarche pure, c’est à dire exempte de toute utilité en regard d’un objet et d’un objectif extérieur. A l’image de ce que propose Alex LAINE nous souhaitons adopter une pratique qui renvoie dos à dos l’utilitarisme centré sur les seuls moyens et le purisme crispé sur la question des fins.
Nous avons d’un côté l’utilisation d’un outil méthodologique et de l’autre, une démarche à la finalité dénuée d’objet. Quand nous disons que l’outil utilisé permet de recenser les informations nécessaires à la compréhension de la stratégie personnelle de l’individu, nous reconnaissons que le curseur de l’adaptation de la conduite d’entretien s’est certes déplacé vers notre besoin de comprendre vite la manière dont nous pourrons proposer au senior, une solution d’intégration à l’emploi. Quand nous disons que le narrateur produit son récit personnel sans finalité apparente, c’est aussi dans le but que le narrataire puisse lui venir en aide ; même si dans ce cas, le curseur s’est déplacé vers une démarche sans objet apparent.
Il faut parfois concevoir qu’un style d’accompagnement puisse être sans finalité au départ, pour être en mesure de donner du sens à ce que le narrataire reçoit, alors que vis à vis de l’utilisation d’un outil, il faudrait que le narrateur puisse s’en dégager suffisamment, pour se dévoiler à lui-même et encore davantage au narrataire, pour trouver ses propres solutions.
Pour lever ce qui pourrait s’assimiler à une forme d’ambivalence à l’égard du type d’accompagnement pratiqué, nous proposons de souligner la façon avec laquelle Alex LAINE semble vouloir trancher : « Bien que je tienne l’histoire de vie en formation pour une démarche et non pour un instrument, j’adopte un point de vue plus nuancé qui prend appui sur le souci de tenir compte de la réalité des besoins et du champ de la formation, sans s’enfermer dans une position de principe rigide, relativement abstraite et qui oppose de manière manichéenne la figure de l’homme libre et celle du technicien besogneux et servile. » …. « On doit ajouter que, sans doute, l’histoire de vie est en elle-même un processus de formation. Mais ce potentiel n’est pas nécessairement entamé par sa mise au service de buts ou d’objectifs de formation qui lui sont relativement extérieurs et qui sont, le plus souvent, définis par les formateurs et les représentants de l’institution dans le cadre de laquelle la démarche a lieu. »
1. Bertaux, D. (2005), L’enquête et ses méthodes. Récits de vie, Paris, Armand Colin, coll. « 128 ».
2. Cf. Lainé A., (2004), Faire de sa vie une histoire. Théories et pratiques de l’histoire de vie en formation, Paris, Desclée de Brouwer, p. 41 et 42
3. Cf. Lainé A., (2004), Faire de sa vie une histoire. Théories et pratiques de l’histoire de vie en formation, Paris, Desclée de Brouwer.
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